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Charles Marville : le photographe du vieux Paris

Laissez-moi vous conter une histoire. Il était une fois la ville des lumières... comme vous ne l'avez jamais vue. Paris n'avait pas toujours le visage que vous lui connaissez: ces grands boulevards avec ces immeubles cossus ou ces parcs verdoyants savamment aménagés. Il fut un temps où le vieux Paris portait encore les traces de son passé...


Paris, capitale de la modernité, nous dit David Harvey[1]. Et il a raison car Paris est le théâtre de bien des changements. En 1849 s’opère une cassure radicale dans le mode de vie des Parisiens, tant sur le plan politique que social, en passant par la culture et l’économie.

En effet, l’année 1848 est celle de la Révolution de Février, troisième révolution française (après 1789 et 1830). La capitale est prise par une partie des Parisiens qui ont rallié le camps de libéraux et des républicains. Louis-Philippe abdique et son petit-fils, Philippe d’Orléans accède au trône le 24 février 1848. Mais un coup d’état a lieu dans la même journée et Alphonse Lamartine déclare le début de la Deuxième République. Cette dernière reste en place jusqu’à 1852, date à laquelle Louis-Napoléon Bonaparte (Napoléon III) est proclamé empereur des Français le 2 décembre 1852. Ainsi débute le Second Empire, avec dans son sillage, une révolution industrielle et culturelle sans pareille.


Napoléon III, dès sa nomination, a souhaité laisser une marque de son règne. Il en a trouvé l’occasion par le Baron George Eugène Haussmann, à qui il commande un « nouveau Paris». Le nouvel empereur des Français fait part de ses idées dans un ouvrage de 1844 : «l’extinction du Paupérisme » où il reprend les idées bonapartistes pour les rendre plus populaires et ainsi contribuer à sa réélection.

Le Second Empire est marqué par l’assainissement de la ville, couplé à une haussmannisation intensive qui détruit les vieux quartiers et force l’expropriation de la population. Il était temps de procéder à une hygiénisation de la ville, notamment à cause de l’épidémie de choléra de 1849, qui décima environ 19000 personnes. Après cet épisode, les mouvements hygiénistes purent enfin faire entendre leur revendications et le Comité consultatif d’hygiène publique de France fut créé le 10 août 1848 par le gouvernement Cavaignac.


C’est donc dans un climat postrévolutionnaire et post-épidémique que Paris sort petit à petit du XIXème siècle pour entrer par la grande porte dans le XXème siècle.

Le Paris « d’avant » portait encore les traces de son passé médiéval dans ses rues et leur agencement. Haussmann a bouleversé l’ordre établi et s’est fait force de proposition pour faire basculer Paris dans la modernité. Cependant, le Baron Haussmann n’est pas complètement dénué de sens et à bien conscience de ce que les changements vont supprimer du visage du vieux Paris. C’est la raison pour laquelle il établit la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, laquelle a pour mission de recueillir toutes les traces de ce qui était en train de passer à l’oubli suite aux modifications urbanistiques de son projet titanesque.


C’est ici qu’entrent en jeu nos photographes (Baldus, Atget et Marville) qui profiteront de l’essor de cette nouvelle technologie, pas encore un art, pour être les témoins de ces transformations et pour en restituer le maximum d’informations qui contribueront à l’éducation des générations futures quant à notre passé commun. Comme nous l’avons mentionné précédemment, même si Haussmann a été parfois accusé de destruction massive, il faut aussi reconnaitre qu’il avait cependant conscience de l’importance de la conservation des éléments historiques de la ville.


C’est la raison pour laquelle il a mandé Charles Marville pour documenter les changements qui s’opéraient à partir des années 1850. Marville photographiera minutieusement les rues et les bâtiments avant, pendant et après les travaux titanesques du projet du Baron Haussmann. Dans la continuité des Missions Héliographiques, il prendra des clichés des lieux indiqués par le projet d’Haussmann comme étant destinés à la destruction. Comme Baldus et Le Secq des Missions, il a photographié les démolitions et les reconstructions. Il prendra environ 400 clichés entre 1865 et 1868 et qui seront conservés aux Archives de l’Hôtel de Ville de Paris.


Impasse des Bourdonnais (de la rue de la Limace), Paris, vers 1853, Charles Marville

Nous voyons sur cette photographie de l'Impasse des Bourdonnais une allée étroite et sinueuse du Moyen Âge. Le point de vue de l’objectif est bas et la cadre est orienté verticalement. Les bâtiments sur les côtés bloquent le soleil et l’eau stagnante donne des airs insalubres à cette ruelle. Ici, Marville n’essaie pas de dépeindre le Paris idéal mais plutôt de montrer tout ce qui ne va pas dans la capitale afin de justifier les idées haussmanniennes du changement radical qui est en cours :

« Marville shows the old city made for foot traffic, not one suited for the fast-paced interchange of capitalistic commerce[2]”.

Notons également ici le paradoxe qui s’opère : Marville nous montre souvent des rues vides de monde, comme si la population avait quitté la ville. Cependant, nous sommes, vers 1850, dans une période d’expansion de la population parisienne, qui double entre 1800 et 1840, passant de 550.000 habitants à presque 1 million. Le nombre d’habitants augmentera encore de 500.000 habitants après l’annexion des faubourgs en 1860.


Marville sera la photographe du changement par excellence car il aura eu la chance et le privilège de voir de et photographier Paris comme nous ne la verrons plus jamais. Il nous montre aussi la grandeur du chantier, avec des destructions importantes comme nous le voyons sur cette photo qui a été prise entre la rue de l’Echelle et la rue Saint-Augustin.

Entre la rue de l’Echelle et la Rue Saint Augustin : démolition, Paris, 1877, Charles Marville


Grace aux nombreux clichés de Charles Marville, il est encore possible pour nous, observateurs et amoureux de Paris, de nous replonger dans les méandres de l'histoire de la capitale française.

[1] David Harvey, Paris, Capital of Modernity (2005) [2] Sabrina Hughes, Imag(in)ing Paris for Posterity, Future anterior: journal of historic preservation, history, theory and criticism 10 (2), 2013, 1-15

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